RAPPELDepuis la nuit des temps, les Beauregard agacent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

– Nous aurions pu vous faire descendre à Mer, pour vous faire profiter du château de Chambord et de son parc pendant le trajet, mais je sais que vous n’avez pas beaucoup de temps. Vous repartez jeudi, dans six jours, je crois. Jean-Bernard veut publier l‘article avant le week-end, pour des raisons qu’il ne m’a pas données.

Tout en conduisant le Pigiste vers le lieu du drame, l’ancien propriétaire du camping tente de lui brosser un tableau de la situation. Sans oublier les liens étroits qui le lient à l’éditeur.

– Comme d’habitude, je suppose qu’il veut travailler à chaud, pour être le premier à dévoiler l’affaire… Il est vrai qu’à la lecture du dossier, il y a matière.

– Comme vous dites, malheureusement… Quand on pense que ce si beau terrain est maintenant fermé depuis près d’un an et que personne ne l’entretient, cela fait mal au cœur… Nous vous y conduirons cet après-midi. Mais avant, nous allons chez nous. Nous vous avons préparé un en-cas, et nous vous montrerons votre chambre.

Monique et Jean-Paul semblaient vraiment des gens charmants. La soixantaine à peine dépassée, ils se ressemblaient presque, tous les deux de taille moyenne, à l’allure sportive, aussi bruns l’un que l’autre, à peine marqués par quelques cheveux blancs. Mais on sentait que leur bonne humeur n’était qu’une façade, cachant mal la déception que leur causait aujourd’hui une entreprise qu’ils avaient su faire évoluer avec sagesse.

En moins de 20 minutes, après avoir traversé Cour-Cheverny et Cheverny, au château célèbre pour avoir inspiré celui de Moulinsart, consacré par les aventures de Tintin, ils avaient atteint le Gîte de la Fontaine fleurie, charmante propriété au cœur de la forêt, dotée elle aussi d’un étang, très modeste, sur la bien nommée commune de Fontaines en Sologne.

– Vous voilà chez-nous. Nous ne pouvions pas nous passer de visiteurs. Alors nous avons ouvert ces deux gîtes, indépendants de notre demeure. Vous aurez celui le plus près de l’étang. Mais, si vous voulez vous baigner, préférez la piscine…

– Vous voyez, C’est moins contraignant qu’un camping. Et cela nous maintient en activité. Nous sommes encore jeunes…

– Jeunes, jeunes, pas tant que çà…

La dernière remarque, presque insolente, venant de la cour, fit sourire Monique, qui avait surenchérit sur Jean-Paul.

– Ah. Tu es déjà là, toi… Je vous présente M. Léonard, qui sera votre guide pendant votre séjour. Nous avons trop à faire ici pour pouvoir nous en éloigner trop souvent, juste avant le début de la saison touristique, mais ce sacripant a du temps de libre. Et il connaît la région mieux que personne… C’est le fils du garde-forestier.

Le Pigiste se tourna vers le nouvel arrivant, et ne put s’empêcher de manifester sa surprise d’un haussement de sourcils, avant de serrer la main qu’on lui tendait. Son interlocuteur était un gamin aux cheveux noirs et à l’allure décontractée, habillé d’un pantalon et d’une veste en velours marron par dessus une chemise verte, qui le regardait de ses yeux noirs brillant de malice.

– Bonjour M’sieur, moi, c’est Léonard. J’suis pas grand, mais j’ai 15 ans et je connais tout ici comme ma poche. Parce que j’y suis né.

– Oh oui. Ne vous fiez pas à sa taille. Il en connaît des choses. Mais pour ce qui est d’aller à l’école…

– Pffui… Aller à l’école… Ce n’est pas là qu’on apprend la vraie vie. Pour ça, je préfère me promener dans les bois et au bord des étangs… Mais pas comme les parisiens ou les anglais, qui bousillent tout avec leurs grosses voitures… Moi, je marche. Et j’ai le temps de tout regarder… Je vais vous surprendre, Monsieur le journaliste…

– Ah ça, vous verrez. Vous serez en bonne compagnie, avec lui. A sa façon, ce Léonard là, c’est presque un génie. Mais pas comme celui qui a son musée au Clos Lucé, près d’Amboise. Ses inventions, elles sont aussi permanentes. Mais d’un autre genre…

– Allez, on passe à table… Léonard, tu peux venir avec nous.

Ils entrèrent tous les quatre dans la demeure principale, une ancienne ferme faite de bois et de terre, spacieuse et bien éclairée grâce aux vitres installées entre les colombages du salon, offrant une vue sur l’étang. La table était déjà dressée, et Monique s’employa à les servir, Léonard se contentant de regarder. Contrairement à ce que Le Pigiste avait imaginé au premier contact, Léonard n’était pas un bavard. Bien au contraire. C’était juste un garçon qui observait et écoutait tout, et qui n’intervenait que rarement. Juste quand il avait une information à donner, une question à poser…ou une idée saugrenue à exprimer. Jean-Paul avait dit de lui, en passant, alors qu’il en était au fromage, que Léonard était un berlaud, comme son père. Mais sans plus. Ce n’est qu’au café qu’ils abordèrent plus précisément le sujet qui les réunissait.

– Vous comprenez que cela nous a fait mal, quand nous avons vu les gendarmes et le juge entrer au camping, et appris par le journal local, une semaine après, que la préfecture avait prononcé sa fermeture administrative. Nous qui nous étions efforcés de le faire tourner pendant plus de 30 ans, qui avions obtenu par notre travail nos quatre étoiles, largement justifiées par tous les aménagements que nous avions apportés, nous ne comprenions pas. Quand nous avions vendu, l’affaire était saine. Elle dégageait un beau bénéfice, et nous avions une clientèle d’habitués qui assurait déjà 75% de notre chiffre d’affaire. En moins de trois ans, ils ont tout détruit.

Jean-Paul montrait là son vrai visage, celui d’un homme accablé, plongé dans les souvenirs. Il eut un temps d’hésitation et ce fut Monique qui, tout en servant un second café, pris le relais.

– La première année après la vente, nous y allions encore un peu, pour aider les gérants mis en place par les actionnaires. Mais, très vite, ils nous ont fait comprendre que nous étions indésirables. Nous n’avons pas insisté. Et c’est le plus souvent par d’anciens clients, qui venaient ici en basse saison, que nous en avons appris plus.

Dès qu’elle fut maître des lieux, la SA du Grand lavoir entreprit d’importants travaux de rénovation des bâtiments, confiés sans appel d’offre à une entreprise de BTP de Normandie. Ensuite, ils ont restructuré le site en créant un parc de locatifs haut de gamme autour de l’un des trois étangs du camping, qui fait 40 hectares. La rumeur disait que les nouveaux actionnaires s’étaient associés à des investisseurs étrangers pour créer un site de prestige qui pourrait attirer une clientèle nord-européenne déçue par le côté « populaire » du Centerparc de Chaumont sur Tharonne. Ils pariaient sur l’inclusion dans la région des Châteaux de la Loire, la Loire Valley, comme on dit maintenant. Etrange paradoxe, quant on sait que les Centerparcs, créé voilà plus de 30 ans par un Néerlandais, appartiennent maintenant à Pierre et vacances…

– En fait, tout çà, c’était du bidon. Une vaste magouille financière, et on n’y a vu que du feu. Et maintenant, alors qu’on avait accepté une vente minorée en comptant sur un loyer prévu à la hausse qui aurait pu profiter à nos enfants, nous sommes piégés.

Le Pigiste, se prenant alors pour Raboliot, eut l’étrange impression de lever là un drôle de lièvre.

(à suivre)