RAPPELDepuis la nuit des temps, les Beauregard agacent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

« Le Camping du Grand lavoir ne blanchissait pas que le linge ! » Fier de son effet, le jeune homme à la dégaine improbable venait d’obtenir le silence autour de la table, où garçons et filles d’à peine 30 ans se partageaient à part égale la dizaine de chaises du fond de la salle. Tous étudiants, parfois depuis longtemps, à l’exception d’une petite nouvelle, une eurasienne au regard sombre, ils avaient l’habitude de se retrouver là le vendredi soir, dans le quartier ancien de la métropole régionale, loin de la Fac décentrée, pour boire un verre, déguster parfois le plat du jour, pour parler de tout et de rien, et surtout écouter la star masculine du groupe, celui que tout le monde surnommait Le Pigiste. Un veinard. A côté de ses études de psycho, et déjà détenteur d’une licence de philo, ce féru de nouvelles technologies avait trouvé un boulot de collaborateur occasionnel pour un site web d’information régionale un peu confidentiel, le QuotiVal, et se prenait désormais pour un futur Prix Pulitzer.

– Ecoutez-moi, bande de pervers. Hier matin, à la réunion de rédac’, on m’a refilé un truc pas banal. Une enquête sur un camping chelou, en Sologne. Au sud de Blois. Pas question de traiter ce sujet-là en utilisant le téléphone ou internet, qu’on m’a dit. Va sur le terrain. T’inquiètes-pas, on paye tes frais. Tu vas voir, c’est beau la Sologne.

– Vouah ! Tintin au pays des pèquenots ! Génial.

– Marre-toi, le matheux. C’est du sérieux. Si ça se trouve, c’est en lien avec la mafia corse, et tout le toutim.

– Evidemment. Comme ta blackette qu’a disparu le mois dernier, et dont tu n’as toujours pas de nouvelles. C’est peut-être les mêmes, d’ailleurs.

Stéphanie, l’autre star du groupe, une grande blonde aux cheveux très courts, effilée comme un rasoir, venait encore de le moucher. Championne universitaire de lancer de javelot, elle préparait un doctorat de droit, et n’avait pas sa langue dans sa poche. Comme si elle s’entrainait en permanence pour ses futures plaidoiries.

– Fais gaffe où tu mets les pieds. Tu vas peut-être te retrouver dans un étang. Y en a pas mal, par là.

Depuis 6 mois qu’il bossait pour le QuotiVal, Le Pigiste n’avait jamais connu d’échec dans ses enquêtes. Sauf pour la disparition de la handballeuse. Et il le vivait très mal.

– Et tu y va quand ? Combien de temps ? Tu t’es trouvé un hôtel potable dans le secteur ?

La nouvelle se mêlait à la conversation, d’un ton plus abrupt que curieux. Avec un accent du sud-ouest assez prononcé pour révéler ses origines gasconnes, un peu orientales quand même.

– Heu… Pas vraiment. Intégration totale dans le milieu, qu’il a dit, le chef. Il veut du « vécu », à l’ancienne. Alors, je vais chez l’habitant… Au Gîte de la Fontaine fleurie, dans sa famille.

– Je vois. Encore une astuce pour réduire les frais. Et si tu n’oublies pas de décrire le gîte, la facture sera réduite d’autant… Pas très déontologique.

– Ca va. On fait ce qu’on peut. Je vous raconterai la semaine prochaine. Je pars demain.

La soirée continua sur le même ton, mais sur des sujets plus vastes, qui ennuyaient vraiment l’Eurasienne, venue là sur l’invitation de Stéphanie. Elles s’étaient rencontrées à la salle de gym en début de semaine, semblaient déjà très proches, et repartirent ensemble, se tenant par la main. Ce qui fit sourire tous les autres. La future reine du barreau n’était pas du genre timide.

* * *

L’affaire du Camping du Grand Lavoir n’était quand même pas banale, même si elle n’avait pas encore eu les honneurs de la grande presse jusqu’ici. Un vrai nid d’embrouilles.

Ouvert depuis plus de 30 ans, à proximité du parc du Château de Chambord et des autres châteaux réputés du Blésois, l’affaire familiale avait eu du mal à trouver des acheteurs quand les propriétaires avaient pris leur retraite. Ils avaient été contraints de passer par une agence spécialisée, ne pouvant compter sur leurs enfants pour prendre la suite. L’aîné avait un poste assuré dans une grosse boite d’informatique et la cadette venait tout juste d’ouvrir son cabinet médical en région parisienne. Ce n’est qu’après plusieurs mois d’infructueuses recherches que s’était présenté l’oiseau rare, une société du sud de la France désireuse d’étendre ses activités dans le nord en diversifiant ses sources de revenus. La transaction avait été conclue en décembre 2015, le terrain rouvrait en avril 2016…et fermait en mai 2020, après une intervention musclée de la police et de la justice, pour nombre d’infractions au code du travail, aux normes d’hygiène et de sécurité et, surtout, après la disparition des principaux actionnaires de la société exploitante !

– Beau boulot ! Et ce n’est pas le pire, apparemment…

Bien installé dans le TER qui l’emmenait à Blois, Le Pigiste ne put éviter de s’exclamer en lisant le dossier. Le train était peu encombré en ce samedi matin, et il avait réussi à trouver une place dans un wagon presque vide, à l’exception d’une ado qui, oh miracle, n’abusait pas de son téléphone portable pour occuper son temps pendant le trajet. Il avait horreur de ça, contrairement à beaucoup de sa génération.

– Ah ! Là, je comprends mieux pourquoi je suis là… Petit cachottier…

Le deuxième volet de l’affaire, c’était la situation des anciens propriétaires du terrain. Pour accélérer la vente, ils avaient accepté de ne céder que le fonds de commerce, tout en restant possesseurs du site, équipements et terrain, qu’ils louaient à la société acheteuse. Signé sur la base d’un contrat reconductible tous les trois ans, l’accord avait toutefois eu un énorme défaut. Le loyer n’avait pas été réglé la dernière année, ce qui avait précipité la fermeture administrative du camping.

– Jusque là, rien de très original, malheureusement. Des arnaques comme cela, il y en a régulièrement… Mais, apparemment, il y a autre chose derrière…

Il n’en était qu’à la moitié du dossier, et abordait la partie apparemment la plus croustillante, quand le train entra en gare de Blois, son terminus.

– Pas mal, en effet…

Le dossier aurait pu en rester là si un inspecteur de la brigade financière n’avait eu l’idée de s’intéresser d’un peu plus près à la personnalité des actionnaires de la société, et avait relevé un nom connu. Une rapide consultation des archives de la dernière décennie au fichier central révélèrent facilement que l’individu en question, un notable lyonnais, avait déjà été impliqué dans plusieurs autres opérations frauduleuses de ce genre en Auvergne et même en région Centre, près de Bourges. Et, à chaque fois, il y avait de sérieux doutes sur l’origine des fonds utilisés.

L’enquête prenait alors une autre dimension, dépassant largement la compétence des créanciers locaux qui ne voulaient que récupérer leur argent, et se voyaient entraîner dans un marécage administratif dont ils se seraient bien passé. A commencer par les anciens propriétaires, reconvertis dans la gestion d’un gîte rural à quelques kilomètres de leur ancien camping, et qui n’étaient autres que les beaux-parents de son patron.

Jean-Paul et Monique Bardon étaient déjà là quand il sortit de la gare de Blois, ville royale célèbre pour son château aux 4 époques, ancienne demeure de François 1er, tout comme aux beaucoup plus récents musées de l’objet et de la magie. Mais l’heure n’était pas à la visite touristique, et ses futurs hôtes ne tardèrent pas à le conduire au parking où ils avaient garé leur monospace.

(à suivre)