RAPPELDepuis la nuit des temps, les Beauregard agacent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

[Décembre 2021]

Le Mammouth était au clavier, poussé par Zéphyra, pour lancer les recherches. Pas question d’attendre le lendemain. La donzelle avait commencé par s’asseoir à coté de lui, se collant contre son épaule pour mieux voir l’écran, se retenant parfois de lui retirer la souris des mains, puis avait abandonné cette attitude frustrante qui ne lui convenait pas pour se mettre devant son propre ordinateur, et mener ses propres investigations, avec un autre moteur de recherche. Habile et intuitive, elle était coutumière de venir partager certaines tâches avec Archibald, qui lui avait attribué un des six postes de travail de la pièce. Pas trop mécontent, à vrai dire, de cette aide juvénile,

C’est ainsi qu’au bout d’une heure, elle tomba sur un reportage datant d’une semaine publié sur un site régional d’information semi-confidentiel, le Quotiweb. L’article relatait la disparition d’une handballeuse américaine à Orléans, en des termes inhabituels. Au mépris de quelques règles de base de la profession, en reprenant un verbiage des plus désuets et franchement sexiste, le pigiste de service avait longuement donné la parole à l’un des témoins de la scène, interrogé sur son lit d’hôpital. Un témoin, en fait, pas vraiment innocent, et peu recommandable, dont on ne découvrait que le prénom, Gédéon, certainement un pseudo.

Zéphyra alerta Archibald, qui commença à lire la prose orléanaise, et s’empressa d’envoyer sa fille adoptive faire des recherches ailleurs, d’un geste signifiant « je te ferais un résumé » qui n’admettait pas de réplique. Le rédacteur de l’article, apparemment peu habitué au vocabulaire de son interlocuteur, avait eu bien du mal à tout noter, et à tout comprendre. L’homme alité avait le verbe haut, le langage fleuri, mais les idées plutôt en vrac. Et l’une des premières citations donnait le ton, voire la nausée.

« La fille à la jupe rose n’avait pas de soutien-gorge. Et sûrement pas de culotte. Pour le soutif, je pouvais le jurer, j’avais vérifié. En reluquant dans le décolleté de son chemisier quand elle s’était penchée pour prendre un kleenex dans son sac, à côté de moi, à une table du Lutétia où je prenais un café, le cinquième de la journée. Un sacré paysage, vallonné à souhait, comme je les aime. En rêve. Deux beaux nichons fermes et ronds, couleur cacao, avec des petits tétons adorables. Un vrai régal. Pour la culotte, je n’allais pas tarder à le savoir« . Glups. Le reste était à l’avenant, et ne méritait pas vraiment d’en faire un article. Archibald le lut en diagonale, essayant de faire une synthèse cohérente du délire de l’affreux.

L’homme avait repéré la fille au Lutétia, l’un des bars incontournables de la capitale régionale, situé face à la cathédrale, et avait décidé de la suivre, trop imbibé pour être inhibé. 5 cafés ? Plutôt des demis. Trouvant que « cette blackette était vraiment canon, presque le sosie de La Beauce, érigée en toute nudité devant l’office du tourisme« , il l’avait suivie pendant dix minutes avant de repérer un endroit propice à l’aborder. Mais mal lui en prit. Il n’avait pas vraiment bien jaugée sa « proie », même s’il supposait « qu’avec ses cheveux noirs ondulés, son déhanchement étudié, on aurait dit un Top Model, ou une athlète haut de gamme« . Il l’avait abordée sans frémir, la coinçant contre un mur, et la jeune femme aux yeux verts, avec un grand sourire, et avec une pointe d’accent pas français, disait-il, ne lui avait pas laissé le temps d’aller plus loin. Il s’était pris direct « un coup de boule » qui l’avait envoyé au sol, sur le bord du trottoir, où il s’était assommé. « C’est à peine si j’ai entendu la fille s’échapper, puis crier, avant de sombrer dans le noir. Sans savoir où j’avais mis les pieds« .

Quand il s’était réveillé, il était entouré par des policiers, appelés par une habitante de la rue, et avait eu bien du mal à s’expliquer, avant de se retrouver en cellule. Ce n’est que le lendemain matin, lors de sa seconde audition, qu’il apprit de la commissaire, « une vilaine poulette plutôt gironde« , que la jeune femme n’avait jamais rejoint son hôtel, près de la place du Martroi, où elle était arrivée la veille. Cathy Bocartier, âgée d’à peine 22 ans, était une toute nouvelle recrue du club de Handball de Fleury, « une vraie panthère« , venue de Louisiane, en raison d’accords entre les villes jumelées d’Orléans et de la Nouvelle Orléans. Et depuis, aucune nouvelle d’elle. Comme pour Catleen, à Blois.

(A suivre)