RAPPELDepuis la nuit des temps, les Beauregard agacent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

[décembre 2021]

La pierre fit son office, sans esclandre, à peine marquée par un petit bruit sec. La vieille boite n’eut qu’un faible soubresaut avant de glisser en dehors de la barre en bois pour chuter, atteignant à peine l’herbe et déjà saluée par un « Yesss » clair et juvénile, joyeux et presque innocent. Zéphyra venait d’atteindre sa neuvième cible en dix tirs, et en moins de cinq minutes. Un bon début pour une débutante, pensait-elle fièrement en rangeant son lance-pierre dans son sac de toile. Un modèle rare, commandé sur internet, avec une poignée vert kaki et un laser de visée qui avait bien amusé ses copines, plus branchées console de jeux. Pour les boites cabossées aux couleurs écaillées qui jonchaient le sol au pied du mur de la vieille grange, elle s’en occuperait plus tard. En ce mois de décembre, malgré un soleil presque printanier, il ne faisait pas une chaleur excessive, et elle avait encore beaucoup de choses à faire avant la tombée du jour. Boire un coup, se poser, consulter sa tablette, répondre à ses messages et discuter sur ses réseaux sociaux, par exemple.

Archibald Chiche laissa tomber le rideau de la fenêtre, jetant un dernier regard vers le jardin où la fille de sa compagne venait de s’asseoir dans la balancelle, un verre de jus d’orange à la main. A bientôt 15 ans, la demoiselle affichait déjà un caractère bien à elle, espèce rare de chipie surdouée maniant avec allégresse l’impertinence et la maîtrise des plus récentes applications de communication. Dommage qu’elle soit aussi cabocharde, songeait-il en observant l’adolescente aux cheveux courts en combinaison fluo qui s’activait sur son écran.

Cabocharde ? Après-tout, pas plus que sa mère. Et moins que lui, réflexion faite. A bientôt 40 ans, il n’était pas du genre à laisser sa place aux autres, ayant su devenir incontournable dans son domaine, après sa reconversion forcée. Retiré du service actif après une mission avortée sur le terrain, l’ancien officier des services de sécurité gouvernementaux s’était spécialisé dans la collecte et le traitement d’informations sociales, économiques et judiciaires, devenant un analyste hors-pair. Quatre ans de pratique et de formation avant de créer sa propre agence. Une agence discrète, très confidentielle, ayant beaucoup plus de donneurs d’informations que de clients, très généreux. L’agence Mammouth, n’ayant que peu de moyens de contact, une adresse mail ultra-sécurisée liée à un site internet presque anodin, se rendait ainsi presque invisible, sauf pour les initiés. Pas question de le joindre au téléphone, sinon par SMS. Il ne répondait jamais, pour une raison simple : son incapacité à prononcer une seule parole.

Archibald Chiche, dit l’Archi par les plus respectueux, ne s’était jamais totalement remis de son enlèvement et de son enfermement six mois durant dans la cave insalubre d’une masure afghane. Quand il avait été libéré, après un étrange et discutable marchandage, ses collègues l’avait retrouvé prostré dans un mutisme total. En possession de tous ses moyens, mais à deux exceptions près. Il refusait de parler, et tremblait de frayeur à chaque fois qu’il devait sortir d’un univers sécurisé. Souvent appelé le Mammouth, impressionnant par sa mémoire gigantesque et son physique de catcheur, portant barbe noire et cheveux longs, il ne se sentait bien désormais que dans sa « caverne », entouré de ses livres et de ses ordinateurs, confronté à ses seules archives et banques de données.

Ses uniques liens humains étaient les deux femmes qui partageaient sa maison, et l’acceptaient comme il était. Héléna, sa compagne, une ancienne du service, et Zéphyra, la fille de celle-ci, fruit d’une courte liaison avec un officier de l’Otan connu à Bruxelles. Rejetant la vie francilienne et les missions à l’étranger, ils s’étaient tous trois installés dans l’Indre, à Levroux, aux portes de la Brenne, dans une ancienne ferme à l’écart du village. Héléna assurait leur couverture en gérant seule gîtes et table d’hôte pour les amoureux de la nature de passage, et lui développait ses discrètes activités dans les dépendances. Rue de la Glacière, tout un symbole.

  • Hé ! Ouvre, ça urge ! C’est la cata !

Archibald, tous les sens en éveil, enregistra par reflexe le document en cours sur l’écran, quitta au plus vite son fauteuil, et courut vers la porte du 3e bureau, le premier sas, comme il disait, où Zéphyra tambourinait avec force. Etrange. Au son de sa voix, il avait compris que cette arrivée soudaine, malgré les consignes, n’était pas une plaisanterie. Une véritable inquiétude perçait dans ces quelques mots. Il laissa entrer l’adolescente, complètement affolée, qui brandissait devant lui sa tablette à pleine main.

  • Catleen a disparu ! Regarde, là. Depuis trois jours. Tu dois faire quelque chose.

Heureux que cela ne concerne pas directement ses proches, Archibald prit l’appareil, et regarda ce qu’elle lui montrait, toujours aussi excitée. C’était un message de Sonia, une de ses amies, avec un fichier joint, un article de presse paru le matin même. La soeur ainée de Sonia, étudiante à Tours, s’inquiétait de la subite disparition de Catleen, une nouvelle recrue de son équipe de basket, dont le quotidien local faisait écho. Et la mémoire d’Archibald ne tarda pas à faire le lien avec un sms reçu huit jours plus tôt émanant de Mora, la fille adoptive de son demi-frère, signalant une autre disparition, à la fac d’Orléans. Une autre sportive, une handballeuse, presque du même âge. Et si la première était antillaise et la seconde américaine, il suffisait de comparer leurs photos pour deviner que ce n’était pas une coïncidence. Elles se ressemblaient trop.

Archibald sut alors que sa tranquillité serait fort compromise dans les mois à venir, sans deviner pour autant si ce serait un bien ou un mal. Impossible pour lui de ne pas s’impliquer dans l’enquête. Il serait très difficile de résister aux assauts de Melle Zef’, surtout conjoints à ceux de l’impétueuse et incontrôlable Mora, dont il subodorait une arrivée imminente. « Se faire sortir de son hibernation par deux filles complètement givrées, c’est vraiment un comble pour un mammouth« , aurait dit son vieux complice Achille, peu avare de clowneries à deux balles.

(A suivre)