24 janvier 2022

Beauregard’stories : le mauvais oeil

Depuis la nuit des temps, les Beauregard agaçent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle et déjantée, à vocation jubilatoire.

« Sa première erreur fut de faire appel à moi. La seconde, de ne pas m’écouter quand je lui ai expliqué. Quant à la troisième, Florimont de Beauregard, le bâtard franco-américain, n’en a pas encore mesuré toutes les conséquences« .

Mais pourquoi me racontait-il ça, ce quinquagénaire portant beau, impeccablement habillé et la chevelure flamboyante, qui venait tout juste de s’asseoir à mon comptoir ? Avais-je une tête qui lui revenait ? Moi, Achille Zapatta, patron atypique d’un endroit insolite perdu quelque part en Sud Berry. Etait-ce le nom du hameau où j’avais élu domicile depuis cinq ans qui provoquait cette déclaration des plus impromptues ?

Il me restait encore quelques verres à essuyer, et quelques bouteilles à ranger derrière le comptoir du bar, face à l’étang, quand il est apparu, l’air vague, désemparé, mais pas suffisamment perturbé pour gêner la rare clientèle qui s’attardait encore sous le patio. En fait, il n’y avait plus que deux touristes belges, des habitués du lieu depuis l’ouverture, apparemment indifférents à tout, sauf à la carte des desserts. Et, près de la piscine, la locataire de l’un des trois pavillons d’hôtes situés au fond du parc. Arrivée la veille, cette petite brune à l’allure sportive, peu causante et au regard noir, n’avait pas décollé de là depuis le début de la soirée, le nez plongé sur sa tablette dernier cri.

En fait, il m’a suffi de le laisser parler pour tout savoir, ou presque. « …Il voulait que je l’aide à parfaire son projet. J’ai rechigné, tempêté, fais la gueule, mais rien n’y a fait. C’est moi qu’il voulait, à tout prix. Et il m’a eu. Pour son malheur, celui de beaucoup d’autres, et surtout le mien. Et ce n’est pas fini« . Avais je à faire à un illuminé ? Au délire alcoolisé d’un sulfureux mythomane ? Bien au contraire. Je compris très vite qu’il venait de m’embarquer, par ces simples phrases, dans sa propre galère.

Je ne retrouverais plus, désormais, la tranquillité chèrement gagnée dont j’avais profité depuis mon retrait forcé de la vie parisienne. Scénariste à la réputation sulfureuse, ancien prof de psychologie appliquée, auteur de bouquins bien vendus ailleurs qu’en France, il venait d’entrer dans ma vie, comme envoyé par un mauvais génie. Un mauvais génie qui semblait bien me connaitre, en fait.

Tout avait commencé le 2 mai 2019, m’a-t-il dit, 500 ans exactement après la mort de Léonard de Vinci, ce qui n’était pas innocent. Et là, plus de deux ans après, j’avais eu comme l’impression que mon passé tumultueux me revenait en pleine figure. Et que bien malgré moi, je venais d’être entraîné dans une aventure presque onirique, que je dois impérativement vous conter ici, pour me convaincre qu’elle existe.

Car après sa visite, d’autres suivirent, encore plus étranges et tentatrices. Des jolies filles et des mauvais garçons, où l’inverse, selon les jours. Des manipulateurs et des revenus de tout, des altruistes et des égocentriques, et quelques âmes égarées qui voulurent s’impliquer pour sauver le monde. Mais, surtout, une bande d’amis parfois insupportables sans qui rien n’aurait été possible.

Il était une fois… Un mégalo, un scénariste, une diva, une Improbable compagnie et un bouffon misanthrope qui devaient vraiment s’ennuyer pour déclencher un tel cirque, où le hors-piste était de rigueur.

(à suivre)