Depuis la nuit des temps, les Beauregard agacent le monde. Le pire d’entre-eux, Florimont, n’a jamais hésité à employer les moyens les plus sordides pour atteindre ses objectifs inavouables. Mais, au crépuscule de sa vie, son projet le plus dément, voulu en apothéose, a créé l’inimaginable. Il ne fallait pas réveiller la colère des sentinelles de l’Improbable compagnie. Entre Blésois et Béarn, on en cause encore, à demi-mots, par crainte du mauvais oeil.

Chronique mensuelle un peu déjantée, à vocation jubilatoire.

[Décembre 2020]

« Sa première erreur fut de faire appel à moi. La seconde, de ne pas m’écouter quand je lui ai expliqué. Quant à la troisième, Florimont de Beauregard, le bâtard franco-américain, n’en a pas encore mesuré toutes les conséquences« .

Mais pourquoi me racontait-il ça, ce quinquagénaire portant beau, impeccablement habillé et la chevelure flamboyante, qui venait tout juste de s’asseoir à mon comptoir ? Avais-je une tête qui lui revenait ? Moi, Achille Zapatta, patron atypique d’un endroit insolite perdu quelque part en pays d’Yèvres. Etait-ce le nom du hameau où j’avais élu domicile depuis cinq ans qui provoquait cette déclaration des plus impromptues ?

Il me restait encore quelques verres à essuyer, et quelques bouteilles à ranger derrière le comptoir du bar, face à l’étang, quand il est apparu, l’air vague, désemparé, mais pas suffisamment perturbé pour gêner la rare clientèle qui s’attardait encore sous le patio. En fait, il n’y avait plus que deux touristes belges, des habitués du lieu depuis l’ouverture, apparemment indifférents à tout, sauf à la carte des desserts. Et, près de la piscine, la locataire de l’un des trois pavillons d’hôtes situés au fond du parc. Arrivée la veille, cette petite brune à l’allure sportive, peu causante et au regard noir, n’avait pas décollé de là depuis le début de la soirée, le nez plongé sur sa tablette dernier cri.

En fait, il m’a suffi de le laisser parler pour tout savoir, ou presque. « …Il voulait que je l’aide à parfaire son projet. J’ai rechigné, tempêté, fais la gueule, mais rien n’y a fait. C’est moi qu’il voulait, à tout prix. Et il m’a eu. Pour son malheur, celui de beaucoup d’autres, et surtout le mien. Et ce n’est pas fini« . Avais je à faire à un illuminé ? Au délire alcoolisé d’un sulfureux mythomane ? Bien au contraire. Je compris très vite qu’il venait de m’embarquer, par ces simples phrases, dans sa propre galère.

Je ne retrouverais plus, désormais, la tranquillité chèrement gagnée dont j’avais profité depuis mon retrait forcé de la vie parisienne. Scénariste à la réputation douteuse, ancien prof de psychologie appliquée, auteur de bouquins bien vendus ailleurs qu’en France, il venait d’entrer dans ma vie, comme envoyé par un mauvais génie. Un mauvais génie qui semblait bien me connaitre, en fait.

Tout avait commencé pour lui le 2 mai 2019, m’a-t-il dit, 500 ans exactement après la mort de Léonard de Vinci, ce qui n’était pas innocent. Et là, moins de deux ans après, en l’écoutant, j’avais comme l’impression que mon passé tumultueux me revenait en pleine figure. Et que bien malgré moi, j’étais entraîné dans une aventure presque onirique, que je dois impérativement vous conter ici, pour me convaincre qu’elle existe.

Car après cette visite, je compris que d’autres suivraient, encore plus étranges et tentatrices. Des jolies filles et des mauvais garçons, où l’inverse, selon les jours. Des manipulateurs et des revenus de tout, des altruistes et des égocentriques, et quelques âmes égarées qui voudraient s’impliquer pour sauver le monde. Mais, surtout, une bande d’amis parfois insupportables sans qui rien ne serait possible.

Il était une fois… Un mégalo, un scénariste, une diva, une Improbable compagnie et un bouffon misanthrope qui devaient vraiment s’ennuyer pour déclencher un tel cirque, où le hors-piste était de rigueur.

(à suivre)