CHA8 : Sous le charme d’un Beauregard

FINIES LES EPOUSAILLES, BONJOUR LES RETROUVAILLES. MAIS IL Y A UNE FAILLE…

– Comment ? Vous plaisantez !
– Eh, non. Et tout vient de là. L’étrange inconnu, toujours au langage aussi inhabituel, continue à tenter de convaincre Mora, inquiète de la disparition de Stéphanie, sa très proche amie. Si Bernard, justement, est désormais honni, rejeté de chez lui, un forestier incompris trahi par la rumeur, sans plainte ni procès, sinon l’indifférence, c’est pour cela. Bernard n’est pas du monde des communs, des honnêtes habitants qui œuvrent pour le bien du village et des leurs. Bernard est un cas, toléré mais sans plus. Comme l’est un sauvage qui demeure à l’écart, sans souci du demain. Plus bête que méchant, disait de lui son père, qu’il avait peu connu. Mais on n’a jamais su ce qu’en disait sa mère. On ne l’a jamais connue, comme sa grand-mère, et toutes les autres femmes de sa famille avant elles. Pour beaucoup, les femmes qui passèrent dans la maison des berlauds n’étaient que des génitrices anonymes, attirées par les mâles, simplement pour assurer la descendance. De quoi en rajouter dans la réputation, générer quolibets et autres suspicions.
Au village, on préfère ne pas en parler. Et dans certaines familles, on ne s’est jamais trop attardé sur les rondeurs de quelques jeunes filles qui disparaissaient brusquement. Elles trouvèrent ensuite mari, devinrent mères et eurent une vie normale, et c’est le principal. Vous comprenez pourquoi la disparition de Stéphanie a provoqué le scandale ? Simplement parce qu’elle n’était pas de chez nous, et que sa famille a cru qu’elle avait été enlevée par Bernard. Pour qu’il puisse avoir une descendance !
– Et si c’était vrai ! Mora eut un cri du cœur. L’homme se contenta de sourire.
– Je peux vous assurer que non. Et je peux vous le prouver. Autrement, je ne serais pas là, et vous non plus. Suivez-moi.
L’homme se leva, entraînant la jeune femme par la main. Elle n’avait pas vu le temps passer. L’horloge de l’église affichait près de treize heures.
– Il est l’heure de déjeuner. Je vous invite chez moi, c’est juste à côté. Nous pourrons continuer la discussion, et vous verrez que je ne vous ai pas menti.
Ils arrivèrent en peu de temps à une petite maison à colombage, faite de bois et de terre, pas loin de la place.
– Ma maison est classée, typique de cette partie de la Sologne où la pierre n’existe pas, et la brique rouge pas de mise, comme à quelques kilomètres de là. Elle me vient de ma famille. Ce sont mes ancêtres qui l’ont construite.
Il sortit une clé de sa poche, l’engagea dans la serrure de la lourde porte de bois, puis pénétra à la suite de son hôte dans l’entrée pavée de carreaux rouges, comme les autres pièces.
– Vous voyez. Malgré mon âge, je sais me servir d’un ordinateur. C’est essentiel pour rédiger mon livre, comme pour faire mes recherches sur internet. Et pour vous faire venir, aussi.
Mora comprenait enfin une partie du mystère, mais d’autres questions prenaient naissance. Jusqu’à ce qu’elle découvre la table de la salle à manger, où étaient déjà dressés trois couverts. Elle devina tout de suite qui serait la troisième personne.
– Stéphanie ! Elle est ici !
– Mais oui, ma chérie.
La voix venait de derrière elle, sortant de la cuisine. Mora se retourna et découvrit son amie, vêtue d’une blouse qui ne l’avantageait pas, et un foulard sur la tête. Son visage souriait, mais ses traits semblaient fatigués.
– Tu vois, je n’ai pas été enlevée. Je me cache, c’est tout. Et je suis contente que tu sois venue.
– Tu vas bien, c’est sur ?
Stéphanie eut un temps d’hésitation. Devant l’interrogation muette de son amie, elle entreprit aussitôt de lui expliquer.
Oui…Pas de problème. Tu sais, je n’ai jamais été en danger. Le mariage avait été arrangé par mes parents, mais je ne voulais pas le faire. Et j’avais décidé depuis longtemps que je m’enfuirais pour l’éviter. Et pas seulement pour vivre ma vie. Tu te doutes bien pourquoi…
Mora croisa son regard avec celui de Stéphanie, et fut tout à coup troublée. Evidemment, qu’elle le savait. Et qu’elle n’avait pas à douter d’elle. Elle la laissa continuer.
– Je n’ai pu m’échapper du château que peu de temps avant de partir pour l’église, alors que tout était prêt. Sous ma robe de mariée, j’avais mis mon jean et ma chemise. Heureusement que j’avais choisi des chaussures à talons plats. Dès que ce fut possible, je suis sortie par la porte de derrière, direction la forêt. Et j’ai couru autant que j’ai pu, au point de me perdre. J’ai erré dans les bois, avant d’arriver au bord d’un étang inconnu. Il y avait une cabane en terre et en bois, presque comme celle-ci, Et je m’y suis cachée, sous une couverture. C’est là qu’un forestier m’a retrouvée, dans l’après-midi. J’ai tenté de lui ai expliquée pourquoi j’étais là. Il n’a rien dit, et m’a fait signe de le suivre. C’est comme çà que je suis arrivée dans cette maison, chez Lucien, la mémoire du village. Et c’est lui qui a voulu te contacter, après notre discussion.
Mora était soulagée. Son amie était vivante. Ils passèrent tous les trois à table, et conversèrent pendant près de deux heures, avant que Mora ne reprenne la route pour Orléans. D’un commun accord, elles avaient décidé qu’elles ne feraient pas la route ensemble, mais qu’elles se retrouveraient le lendemain, pour le déjeuner. Mora retrouva sa Twingo sur la place, et reprit la route le cœur plus léger. Bien que troublée par cette étrange aventure, aux détails invraisemblables. Après tout, cela ferait peut-être une histoire pour le Pigiste.
Bernard le Berlaud, comme disaient ses « pays », était loin d’être un feignant. Dur à la tâche, d’une taille moyenne, élevé au grand air, robuste autant qu’agile, à près de quarante ans, il avait de l’allure, n’eut été son regard, perdu on ne sait où. Sous sa chevelure noire, à la coupe carrée, l’esprit tournait lentement, mais savait être obstiné, le bon sens et l’instinct faisant office d’instruction, faute d’avoir beaucoup profité de l’école, comme son père. Vite mis au travail, il avait aguerri sa force en pleine nature, et gagnait suffisamment de quoi vivre auprès des exploitants locaux, pour différents travaux, en forêt où dans les étangs consacrés à la pisciculture.
Ce soir là, il avait quitté son refuge de la forêt, son départ pour la ville n’étant qu’une ruse bonne à tromper les « parisiens » et attendait au bord de la route, à moins d’un kilomètre du village, sur la route qui menait à Chambord, à Cellette, près du château de Beauregard. Là, il se sentait chez lui.  Son oncle, le frère jumeau de son père, faisait partie des « sacheux », ceux qui connaissent. Dans la famille, les jumeaux n’étaient pas rares, mais souvent séparés à la naissance. Lui était resté au bord de l’étang, pour le garder, comme son père avant lui. Il ne savait pas où était son frère. Ce n’était pas son problème. Lui, il devait garder l’étang, l’entretenir, et veiller à ce que personne n’y approche. Il ne vit pas passer la voiture de Mora, ne s’en formalisa pas, et retourna à sa cabane, où l’attendait Léonard, son neveu. Il était temps de l’initier.

Arrivé à Orléans après 18h, Mora retourna à la Chancellerie, commanda un chocolat, et téléphona au Pigiste pour lui dire que tout allait bien, lui donnant rendez-vous le lendemain midi pour tout lui raconter, avec une surprise à la clé. Mais elle ne put que laisser un message. Personne au bout du fil. Qu’importe. Tout s’était bien passé. Et, comme elle n’avait pas eu à se servir des contacts donnés, elle n’aurait pas besoin d’être reconnaissante. Ce qui l’arrangeait bien, tout compte fait. Les intellos à lunettes, ce n’était pas vraiment son truc.
Même si elle pressentait qu’il jouerait un rôle déterminant dans l’année qui arrivait. Et que ce ne serait pas de tout repos.

PAS-CHA (intro) : Pour solde de tous contes 
CHA1 : Sur les pavés, l'outrage !
CHA2 : Histoire pour se mettre en train 
CHA3 : La mauvaise fable de la fontaine
CHA4 : Un Léonard peut en cacher un autre
CHA5 : Etangs en emportent le vent
CHA6 : Lundi vague pour la diva
CHA7 : Sans mariée, la noce est marrie
A suivre - CHA9 : Mise en Seine foutraque

Une pensée sur “CHA8 : Sous le charme d’un Beauregard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *