CHA7 : Sans mariée, la noce est marrie

RECHERCHANT STEPHANIE, MORA LA COMBATTANTE SE LAISSE DESARMER PAR D’ETRANGES HISTOIRES. N’EST PAS BERLAUD QUI VEUT !

– Vous êtes Mora ? Je vous attendais. Pour le téléphone, ne vous inquiétez-pas. Il a fonctionné… C’est ce qui m’a permis de vous identifier. Ne dites-rien. J’ai une histoire à vous raconter. Pour vous seule…
Intrigué par l’allure de l’homme, et toujours inquiète pour son amie Stéphanie, Mora le regarda s’asseoir auprès d’elle sans avoir le temps de réagir. Sans attendre de réponse, il commença son récit. Dès les premiers mots, son visage s’était ouvert, ses yeux s’illuminèrent, et les phrases arrivèrent sans contraintes, dans un langage imagé qu’elle ne connaissait pas, presque d’un autre temps.
– Je suis l’ancien instituteur du village. Pour occuper ma retraite, je me consacre à l’histoire du pays. Car voyez-vous, mademoiselle, la Sologne et ses étangs détiennent milles secrets incroyables. Mais, je n’aurais jamais pensé qu’ils feraient un jour l’actualité. Malgré les évènements de dimanche dernier, j’ai même encore du mal à y croire. N’hésitez-pas à m’interrompre, si vous ne comprenez pas tout.
– Mais, que vient faire Stéphanie dans tout çà ? Pourquoi suis-je là ? Qui m’a fait venir ?
Mora n’était pas du genre à se laisser berner par un vieillard. Elle en avait affronté d’autres, presque les mêmes, dans les bistrots de son Lot et Garonne natal. L’aventure était assez étrange comme çà. Mais l’homme ne répondit rien, se contenta de la regarder de ses yeux noirs, immobiles. Elle se calma.
– Vous le saurez bientôt. Ecoutez-moi d’abord.
Il lui prit la main, et continua son récit, qu’il avoua extrait en partie d’un livre en préparation.
– Ce samedi là, la clique parisienne, plus nombreuse que d’habitude, était venue pour ennocer un cousin boutonneux, fils d’un des propriétaires qui possèdent quelques terres et châteaux sur la commune. Mais cela ne se passa pas comme prévu, car la demoiselle n’est jamais venue ! Où était-elle ? Impossible de savoir. En fin de journée, comme elle n’était toujours pas là, ils ont voulu appeler la police, et c’est là que tout s’était déclenché. De la faute au maire.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il n’est pas de chez nous. C’est un citadin importé, ma pauvre. Cinglé par son écharpe, l’édile d’occasion avait déjà trouvé le coupable. Pour lui, c’était Bernard, un pauvre gars, un berlaud, comme on dit ici qui, dans son innocence congénitale, lors d’un interrogatoire, avait presque dit oui quand on lui demanda s’il l’avait rencontrée. C’était peu de temps avant, au bord de son étang, et cela avait suffit à déclencher la horde. Le maire fustigeait l’inconscience de la maréchaussée qui laissait libre l’homme, là bas au fond des bois, au mépris du bon sens. Cet édile novice, déboulé aux dernières voteries, est surtout cousin du parrain du possible mari, et il voyait là, c’est sur, la foudre lui tomber comme mars en carême. Pour lui, c’était un coup du Bernard, il en était certain. Bernard, l’incongru citoyen, la honte du village, qui avait enlevé la future épousée, à des fins inavouables. Pour le prouver, lui et toute sa suite, ils avaient fouillé les bois, presque vidé l’étang, à moitié saccagé sa maison. Impossible de croire que la fille chérie du riche industriel ait délibérément manqué le rendez-vous nuptial. L’idiot devait payer.
– Il a avoué ?
– Pas du tout. Les pandores accourus, moins sots que l’assemblée, avaient compris le jeu, et fait traîner l’affaire, connaissant leur métier. Mais le mal était fait. Déchéance assurée pour Bernard, hébété. Mais cela ne s’arrêta pas là. Le lundi matin, étrangement, quand il est sorti du poste, et revenu chez lui, il a trouvé sa masure détruite par des flammes avides. Au milieu de la forêt ! Bande de tarés ! Les murs étaient en bois, le feu se propagea, les cendres s’étalèrent. Heureusement qu’il n’y avait pas de vent, et que la maison était petite. Les larmes du Bernard lui indiquèrent en tombant la route du départ. Ce qu’il fit sans tarder, dès le lendemain, après une nuit à la belle étoile, laissant les médisants à leurs peurs imbéciles.
– Mais maintenant que le calme est revenu, il pourrait faire de même. Où est-il ?
– Nul ne sait, et ne cherche à savoir. Aussitôt après l’incendie, il a quitté l’amas gris qui était sa demeure, et ne revint au village que pour prendre l’autobus qui menait à la ville. C’est la dernière fois qu’on l’a vu. Et la demoiselle n’est pas réapparue. Et vous avez compris que cette demoiselle, c’est Stéphanie ?
– Stéphanie ! Mais elle ne m’a jamais dit qu’elle devait se marier ! Surtout que… Mora ne continua pas sa phrase. Il y a des choses à ne pas dire…
– Justement. Elle n’avait pas l’intention de le faire. Donc, vous n’aviez pas à être invitée à la noce. Mais maintenant, elle a besoin de vous. Car elle ne s’attendait pas à çà.
– Evidemment… Mais c’est quoi, tout çà. Juste une fugue, ce n’est pas très grave.
– Pas tout à fait. Est-ce vraiment une simple fugue ? Car l’enquête a remué d »autres histoires, et cela ne plaît pas, au village.
Mora, finaude, eut une intuition.
– Tout çà, c’est à propos de Bernard ?
– Exactement. Car lui et sa famille, à leur façon, c’est un peu notre histoire à tous. Qui est-il ? En Provence, on dirait un « fada ». Chez nous, on dit un berlaud. Et, un berlaud, c’est plus que l’idiot du village. C’est un peu le cousin éloigné de la petite fadette de Georges Sand, qui ne vivait pas très loin d’ici, dans le Berry. Fada, fadette, étymologiquement, cela vient de fée. Tout un programme. Chez nous, c’est un homme des bois, plein de mystères. Son monde, c’est la forêt, et les étangs. Plus particulièrement, un étang, presque introuvable. Vous savez, en Sologne, il y a près de 400 étangs. On ne les connaît pas tous. Les berlauds ont le leur, pas loin d’ici, c’est tout ce qui se dit. Et Bernard en était le gardien.
– Mais, pourquoi dites-vous « les berlauds ». Un berlaud, c’est un idiot, non ? Pas une tribu…
L’homme eut un sourire narquois. Gentille petite oiselle.
– Pas tout à fait. Par ici, les berlauds, c’est différent. Presque des êtres à part. Dont on ne connaît pas tout. Ils étaient déjà là aux temps des celtes. On en retrouve des traces dans quelques légendes. Et, surtout, on ne sait pas comment ils se reproduisent. A l’époque, on disait qu’ils étaient le fruit des amours des forestiers et des nymphes, des naïades qui vivent dans les étangs. Dans quelques livres anciens, vous trouverez toujours une trace de la Malnoue, cette rivière souterraine qui traverse la Sologne, venant de l’Allier pour rejoindre la Loire. Et, dans ces eaux souterraines se déplacent les naïades, les nymphes des sources et autres dryades, nymphes des arbres. Alors tout est possible. Et on a même eu un Berlaud célèbre, voilà 500 ans, qui fréquenta la cour des rois. Mais ça, c’est une autre histoire.
Mora commençait à croire qu’elle avait affaire à un fou. Que l’homme racontait n’importe quoi. Pourtant, il semblait sincère. Comprenant ses doutes, il se fit plus précis.
– Vous savez, en Sologne, on compte près de 70 fontaines, dont beaucoup étaient considérées comme ayant des vertus miraculeuses. A l’ouest, à la limite du Blésois, il y a même une commune qui se nomme Fontaines-en Sologne, c’est tout dire. Mais, à Sambin, c’est encore mieux. Il y a la fontaine Saint-Urbain, qui semble jaillir spécialement pour contrer les berlauds, mais sans succès. Vraisemblablement, dans la famille du Bernard, on n’avait pas les moyens d’y aller. Alors, ils sont restés bêtas. Là-bas, il aurait suffit que la mère découvre la pierre de bois, derrière l’église, pour passer la tête de l’enfant sous l’eau de la fontaine, et Saint Urbain l’aurait débêti. Mais, le problème, c’est que l’on n’a jamais rencontré les mères des berlauds…

PAS-CHA (intro) : Pour solde de tous contes
CHA1 : Sur les pavés, l’outrage !
CHA2 : Histoire pour se mettre en train
CHA3 : La mauvaise fable de la fontaine
CHA4 : Un Léonard peut en cacher un autre
CHA5 : Etangs en emportent le vent
CHA6 : Lundi vague pour la diva
A suivre – CHA8 : Sous le charme d’un Beauregard

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