CHA6 : Lundi vague pour la diva

RETOUR EN FORET BLESOISE, POUR EPAISSIR LE MYSTERE, ET LE DEDOUBLER.

Il faut toujours se méfier des messages anonymes. Ils sont rarement bien intentionnés, et souvent trompeurs. Le laconique « Stéphanie a besoin de vous. Venez.» tombé dans sa messagerie la veille au soir, seulement accompagné d’un nom de lieu et d’un numéro de téléphone portable aurait du faire réfléchir Mora Férucci, mais ce n’était pas dans son tempérament. La jeune femme était une fonceuse, une ambitieuse qui hésitait rarement à se lancer dans les aventures les plus folles pour gagner quelques miettes de gloire, ou quelques avantages matériels consistants. Mais là, elle avait quand même voulu prendre une ultime précaution.
En ce début décembre, assise bien au chaud au fond de la salle de la Chancellerie, elle attendait avec une impatience difficilement contenue celui qui pourrait peut-être l’aider, malgré leurs différents récents. Mais elle était persuadée de gagner le duel, comme à son habitude. Elle savait que c’est ici que Le Pigiste avait ses habitudes, et se préparait à jouer de tous ses atouts pour obtenir ce qu’elle voulait, quitte à lui payer son café et un croissant. Bingo ! Il arrivait. 9h tapantes, comme prévu, son bonnet sur la tête et sa sacoche en bandoulière. Elle n’eut qu’à faire un signe de la main pour qu’il la repère, et l’invita s’asseoir en face d’elle.
Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? En la repérant dès son entrée dans l’une des plus célèbres brasseries orléanaises, Le Pigiste comprit que sa matinée ne serait pas aussi tranquille qu’il l’avait prévu. Mora n’était pas franchement une amie, avec ses airs hautains, sa manie d’affirmer en permanence son savoir, et son manque évident de courtoisie pour ceux qu’elle méprisait. Mora ! Un prénom qui lui avait été attribué parce qu’elle était née un 1er avril, et que c’était un nom de poisson ! Une lubie de son père, avait-elle expliqué avec aigreur, qui voulait donner à ses enfants des prénoms liés à leur jour de naissance. Elle avait déjà deux sœurs, Victoire, née un 8 mai, et Noélie, un 25 décembre ! Mais Mora n’avait pas la même mère que ses deux aînées. Son père, un gendarme originaire de Zévaco, en Corse, avait épousé en seconde noce la femme qu’il avait mise enceinte lors d’une mission orientale, une japonaise dévouée et transparente. Née en France quelques mois plus tard, à Pardaillan, en Gascogne, où il avait été affecté à son retour, la gamine avait montré très tôt des aptitudes particulières pour exceller dans de nombreux sports, pour obtenir de brillants résultats dans ses études, et pour se faire détester rapidement par tout son entourage. A 27 ans, du haut de son mètre soixante, cette brune au regard dur et à la silhouette tout en muscle ressemblait à une tornade perpétuellement en mouvement. Le Pigiste se demandait bien ce qu’elle lui voulait, à cette heure là, et avec ce sourire factice qui ne cachait rien de bon.
-Assieds-toi. Tu veux un café ? J’ai déjà les croissants. Profites-en, c’est moi qui paye.
De plus en plus louche. Il ne l’avait revue qu’une fois depuis son reportage dans le Blésois, et ce n’était pas un bon souvenir.
-Tu travailles toujours pour le QuotiVal, c’est bien çà ? Et ton patron est en famille avec ceux qui tiennent un camping en Sologne ? A ce sujet, j’ai un truc à te demander.
Bing. Pas de préliminaires, pas de politesse pour s’intéresser à lui. Charmant début de journée. Autant jouer à l’idiot, faire profil bas, et ne pas lui révéler que depuis un mois son patron s’intéressait beaucoup plus au camping de la famille de sa femme qu’à son métier, et que c’était lui qui faisait tourner la boutique. Il avait été nommé rédac’chef adjoint huit jours plus tôt mais, par modestie, il continuait à se faire appeler Le Pigiste.
-Oui, j’y travaille toujours. Tu veux que j’écrive sur toi ? Tu as un scoop pour moi ?
Mora lui jeta un regard à peine charmeur, et continua sur le même ton.
-Non. J’ai besoin d’une info, et d’un coup de main. Tu peux m’aider ?
Le Pigiste hésita entre quitter la table et éclater de rire. Quel aplomb ! Mais il sut, comme à son habitude, faire passer sa conscience professionnelle avant ses émotions. Cela devait quand même cacher un truc intéressant. Sous ses airs de Diva, Mora était loin d’être idiote. Elle n’aurait jamais tenté cette approche sans une raison valable. Elle ne tarderait pas à dévoiler son jeu.
-Tout est possible. Explique.
-J’ai besoin d’aller dans le Blésois, et d’avoir un contact sur place. Je ne peux rien te dire de plus maintenant. Mais tu sauras tout à mon retour, si tout se passe bien.
-Et j’y gagne quoi ? Ta considération ?
-Tu verras. Tu ne sera pas déçu. Je sais être très reconnaissante.
-Ok. Je prends le risque. Tiens, voilà un numéro de téléphone. Demande Léonard de ma part. Et voici le mien, à tout hasard.
Etrangement fébrile, Mora nota les numéros sur son portable, se leva de table en effleurant de sa main droite l’épaule du Pigiste, et s’empressa d’aller régler les consommations à la caisse avant de sortir sur la place du Martroi, surfant entre les rares badauds qui déambulaient à cette heure presque matinale entre les cabanes du marché de Noêl, au pied de la Grande roue. Les mesures de sécurité prises après l’attentat de Strasbourg ne facilitait pas l’accès au lieu. Elle du contourner les barrières, au pas de course, pour s’engouffrer dans l’escalier menant au parking souterrain. Il y avait urgence. Heureusement que le temps était au sec, et le ciel dégagé, pour prendre la route.

Le Pigiste, encore surpris de ce bref échange assez troublant, commanda un second café, et se plongea dans ses dossiers. Il avait des articles à boucler pour l’après-midi même. Et s’il terminait tôt, il pourrait se replonger dans son enquête sur la disparition de la handballeuse. Il avait un peu avancé, complété notamment sa biographie, et buté sur quelques données troublantes qui demandaient à être approfondies. Ainsi, il avait eu la confirmation que la jeune femme était originaire de la Nouvelle-Orléans, et que c’est dans le cadre d’échanges avec le jumelage récent entre les deux villes qu’elle avait été pressentie pour intégrer le club de Fleury Loiret Handball. C’était mince, mais c’était mieux que rien.

Moins d’une heure de route après, au volant de sa Twingo, Mora était arrivée de bonne heure sur la place du petit village du Loir-et-Cher indiqué sur le message, s’était garée sur le parking de la mairie, et s’était dirigée vers le seul café déjà ouvert pour s’offrir un grand chocolat bien mérité. Elle n’avait pas pris l’autoroute, préférant la route touristique à travers le parc de Chambord. Mais où était Stéphanie ? Elle en profita pour appeler le fameux Léonard, mais sans résultat. En étudiant la carte routière, elle avait noté que son rendez-vous n’était pas très éloigné de Fontaines en Sologne. Un coup de chance.
– Tiens. Encore une Parisienne. Ma parole, ils en font un élevage, au château, en ce moment. Avant, c’était les poules faisanes. Maintenant, c’est des poules tout court. Déjà qu’avec une, ils nous ont mis le chambard. C’était pas la peine d’en remettre une couche.
– Qu’est-ce que tu crois, tu l’as voulu. Fallait-pas élire l’autre comme maire. Maintenant on a droit à toute sa clique, et c’est pas la joie.
Le propos n’était pas moqueur, mais plutôt agacé, entre Maurice, le bistroquet, et ses premiers clients, des habitués, assis au comptoir, pour qui toute représentante de la gent féminine habillée à la mode était nécessairement une « Parisienne ». Même si ce n’était qu’une étudiante venue d’Orléans. Vestes de chasse et casquettes vissées sur la tête, les trois compères, enfants du pays, avaient plutôt l’humeur morose.
L’entrée de Mora dans le troquet solognot ne risquait pas de passer inaperçue. Malgré les moins de 10 degrés affichés en ce mois de décembre, perchée sur ses hauts talons, vêtue d’une courte veste noire et d’une robe rouge dévoilant haut son collant noir, bonnet rouge sur la tête et cheveux longs sur les épaules, elle accrochait l’œil, et semblait faire un peu décalée dans l’endroit. Elle le comprit vite, n’obtenant que trois mots et quelques regards en échange de sa boisson, resta à peine une demi-heure, et paya chichement, sans laisser de pourboire, avant de retourner sur la place.
Que faire ? Elle décida de s’asseoir sur l’un des bancs de pierre qui entouraient la fontaine, et appela le numéro de téléphone inconnu qui lui avait été indiqué. Tant pis pour Léonard. Au bout de trois essais, toujours pas de réponse. Même pas de messagerie identifiable. Etrange. Elle commençait à se demander ce qu’elle faisait là, quand elle vit un homme d’une soixantaine d’années bien dépassées, de taille moyenne, tout habillé de noir, se diriger vers elle. Était-ce enfin son rendez-vous ?

PAS-CHA (intro) : Pour solde de tous contes
CHA1 : Sur les pavés, l’outrage !
CHA2 : Histoire pour se mettre en train
CHA3 : La mauvaise fable de la fontaine
CHA4 : Un Léonard peut en cacher un autre
CHA5 : Etangs en emportent le vent
A suivre – CHA7 : Sans mariée, la noce est marrie

3 pensées sur “CHA6 : Lundi vague pour la diva

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