CHA5 : Etangs en emportent le vent

Le jour du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, Achille Zapatta reçoit dans son auberge un étrange inconnu, aux révélations surprenantes. Mobilisé par la disparition d’une jeune handballeuse afro-américaine, en juillet 2018, un jeune pigiste enquête sur un camping du Blésois.

– Oui. Nous n’avons plus d’espoir de revenus, maintenant. Qui voudra reprendre le terrain dans cet état. Pas nous. C’est une vraie désolation. Et tout çà pourquoi ? Nous l’avons appris dans un autre article de La Nouvelle République du Centre-Ouest, notre journal. C’était court, mais explicite. C’était une histoire de blanchiment d’argent. Les opérateurs ne souhaitaient pas exploiter le camping pendant longtemps, mais juste disposer d’une activité commerciale officielle pour faire passer des grosses sommes. Et, avouons-le, si l’on est malhonnête, l’hôtellerie de plein-air, c’est très facile pour cela. Il faut être pointu dans l’analyse de la comptabilité pour repérer les anomalies. On touche tellement d’argent liquide dans ce type d’activité que peu de choses sont transparentes, si on le souhaite. Notamment pour des hébergements à la nuitée, qui peuvent devenir fictifs. On connaît des hôtels, comme çà, qui ne sont que rarement ouverts, car très souvent « complets » pour cause de séminaires. L’argent des chambres est encaissé, les fournisseurs des produits achetés correctement payés. Ce sont juste les utilisateurs des chambres qui manquent…
Le sujet de l’article était là, mais très sensible. En écoutant Jean-Paul et Monique, Le Pigiste comprend mieux les tourments de ses hôtes. Mais se demande aussi où il vient de mettre les pieds. En état convaincu qu’il ne pourrait pas traiter le sujet en six jours, sinon en le bâclant, ce qui ne rendrait service à personne. Jean-Bernard, son patron, serait déçu, mais comprendrait, n’étant pas du genre à risquer une aventure professionnelle qui mettrait en péril son journal électronique, en pleine expansion. Et surtout, il ne pouvait pas nuire à la famille de sa femme, dont il semblait être très apprécié. Le pigiste en était là de ses réflexions, quand le téléphone de ses hôtes sonna. Monique se leva et alla répondre, dans le bureau attenant. La conversation dura peu de temps.
– Jean-Paul, c’était Janet Robertson. Ils seront là ce soir, deux jours plus tôt que prévu, et à quatre au lieu de trois. Il faut que nous leur préparions le gîte du bas.
– Bien… Nous ne pourrons pas vous accompagner au camping, cet après-midi… Mais Léonard peut le faire. En voiture, par la route, c’est à six kilomètres. Mais par les chemins de forêt, beaucoup moins. Un peu de marche ne fait de mal à personne.
Léonard esquissa un sourire de contentement. La discussion commençait à s’éterniser, et il était heureux de pouvoir quitter la table pour retourner dans les bois, son élément.
– J’espère que vous avez de bonnes chaussures. Et n’oubliez-pas votre appareil photo.
Le terrain était à moins de deux kilomètres de là, à vol d’oiseau, soit à peu près une demi-heure par les sentiers dans la forêt, bien entretenus. Et là, Le Pigiste n’avait qu’à écouter l’adolescent, intarissable sur l’histoire de son pays.
– Si le gîte des Bardon s’appelle le gîte de la Fontaine fleurie, vous avez vu pourquoi : il y a une superbe fontaine au milieu de la place centrale, entre les trois maisons. En fait, ce que l’on appelle une fontaine, c’est surtout une source qui arrive sur un puits. Il y en a près de 70 en Sologne, dont beaucoup ont eu, à une époque, des vertus guérisseuses. A Yvoy-le-Marron, pas trop loin d’ici, l’eau de la fontaine pouvait soi-disant soigner la gale, voilà très longtemps. C’est ce que l’on se raconte depuis des générations, dans ma famille, de pères en fils. Mais il y a aussi des sources sauvages, que l’on découvre encore parfois. Tout cela à cause de la Malnoue, la rivière souterraine…
– Oui, je sais. Mais c’est une légende. Comme les nymphes des étangs. Eh. Je suis pas si bête.
– Oui. Vous dîtes çà parce que vous êtes allé à l’école. Mais ils ne vous apprennent que ce qu’ils veulent. Alors pourquoi, les nénuphars, vous appelez aussi ça des nymphéas ? Comme par hasard, parce qu’ils sont sur les étangs…
Le Pigiste fut interloqué. Le gamin avait de la répartie.
– Pour le camping, c’était pas une fontaine qui lui a donné son nom, mais ses étangs. Et surtout un, le plus petit, le plus près du village. C’était celui là qui servait de lavoir, avant… Bah oui. Regardez-moi pas comme ça. Vous, les gens de la ville, vous ne connaissez que les lavoirs classiques, ceux qui ont des auvents en bois, auprès des étangs ou des rivières, et qui sont réparés avec des subventions. Mais les anciens, en Sologne, ils savent que des lavoirs, il y en avait partout. Dès qu’il y avait un point d’eau, les femmes pouvaient y laver leur linge. Même dans un étang ou à une source, et pas forcément au bord d’une route à touriste…
Mouché, Le Pigiste. Mais, étrangement, il se laissait séduire par Léonard, qui avait un discours authentique, loin de ce qu’il devait parfois supporter en métropole, voire auprès des autres étudiants.
– On est encore loin du camping ?
– Non, on y arrive… Mais, je vais vous dire. Moi, j’ai mon idée sur ce qui arrive… Ils auraient jamais du vendre.
– Tiens, et pourquoi, çà.
– Parce que, les nymphes, elles ont pas aimé. Alors, elles se sont vengées. Quand elles sont fâchées, elles portent le malheur.
– Encore tes nymphes… Je serais vraiment curieux d’en rencontrer une.
Léonard ne répondit pas, mais esquissa un sourire, qu’il retint très vite. L’autre n’était pas encore au bout de ses surprises.
– Bon…Vous savez, les Bardon, ce sont des gens d’ici. Même que Monique, elle est vraiment née au village. C’est presque une cousine de mon père… Alors, tant qu’elle s’occupait du terrain, cela marchait bien. Et c’est dommage que sa fille n’ait pas pu prendre la suite. Ce n’est pas elle qui a refusé, c’est son mari qui n’a pas voulu… Autrement, Sylvette, après ses études de médecine, elle aurait pu ouvrir un cabinet pas loin, et s’occuper du camping à mi-temps… Nous, Sylvette, on l’aimait bien, au village. Elle est comme sa grand-mère, elle a le don pour soigner les gens. Elle connaît bien les plantes… Comme sa cousine, d’ailleurs. Votre patronne.
Le Pigiste ignorait cela sur sa patronne, qu’il avait déjà rencontrée plusieurs fois. Une belle femme au regard perçant, qui pouvait vous mettre à l’aise ou vous intimider, à volonté. Curieusement, il avait tout de suite ressenti de la sympathie pour elle, et cela semblait réciproque. La veille, le vendredi matin, elle était venue au bureau pour inviter Jean-Bernard à déjeuner, et n’avait pas manqué de le saluer chaleureusement, et de soulever chez lui des espoirs insensés.
– Si vous continuez ainsi, je pense que nous aurons de grands projets pour vous, avait-elle déclaré.
Il en était resté coi. Lui qui croyait que Jean-Bernard était le seul maître de la maison, il avait été plus que surpris de ce nous très affirmatif. Et cela avait pesé dans sa décision d’accepter le déplacement.
– Nous y voilà… C’est ici…
Effectivement. Léonard venait déjà d’entrer sur le terrain en passant par un trou de la clôture, et Jérôme n’eut plus qu’à le suivre. Une sensation étrange le prit à la gorge. C’était beau, enchanteur. La forêt semblait presque s’ouvrir devant lui. Dommage que l’arrivée vers les parties collectives du terrain exprime une telle désolation. Tous ces mobil-homes éventrés, ces bâtiments tagués, comme s’ils avaient été squattés, ces allées recouvertes par les branches, ces quelques prairies laissées en friche. Il en eût le souffle coupé. La rage lui montait à la tête, tout d’un coup, de façon inexpliquée, comme sous l’emprise d’une force inconnue. Et le spectacle des trois étangs calmes qui n’attendaient que peu de chose pour renaître devenait insupportable.
– Emmène-moi, Léonard… Je ne peux pas en supporter davantage… Il faut retourner au gîte, revoir Jean-Paul et Monique… On doit discuter.
– Vous ne voulez pas attendre pour voir les nymphes ?
– Ne te moques pas de moi, on y va.
La parution de l’article, la semaine suivante, au ton alerte et convaincu, déclencha tout. Dans la première semaine de décembre, le dossier du Camping du Grand Lavoir, rebaptisé Domaine des Nymphéas, et pas seulement en référence à Claude Monet, arrivait sur le bureau du préfet, soutenu par la famille Bardon. Sylvette avait réussit a faire changer d’avis son mari, soutenue par sa cousine, tout à coup très impliquée dans le dossier. Et tout semblait promettre au domaine à un bel avenir, rapidement.

Le Pigiste, pour sa part, tout en notant avec amusement la proximité du site avec un château nommé Beauregard, ne doutait pas qu’il aurait bientôt un autre article à écrire sur le sujet.
Un autre, certainement. Mais pas celui qu’ils pensaient tous alors.

PAS-CHA (intro) : Pour solde de tous contes
CHA1 : Sur les pavés, l’outrage !
CHA2 : Histoire pour se mettre en train
CHA3 : La mauvaise fable de la fontaine
CHA4 : Un Léonard peut en cacher un autre
A suivre – CHA6 : Lundi vague pour la diva

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