CHA2 : Histoire pour se mettre en train

Le jour du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, Achille Zapatta reçoit dans son aubergiste un étrange inconnu, aux révélations surprenantes. Tout a commencé neuf mois plus tôt, à Orléans, après l’agression d’une jeune afro-américaine.

« Quand j’me suis réveillé, je n’étais pas frais, pas fier, et pas tout seul ». Attentif aux déclarations de l’individu qui lui raconte l’aventure l’ayant conduit sur son lit d’hôpital, où il n’a pas un beau rôle, le pigiste du QuotiVal préfère rester muet, et se contente de noter, attendant la fin pour se faire une idée de l’histoire.

Il y avait au moins une dizaine de gus autour de moi, et surtout des flics, avec un regard pas aimable. Avec le regard de gars qui allaient m’emmener sans tarder au poste, et sans explication. C’était sûrement pour cela qu’ils m’avaient mis les menottes. Bande de crétins ! Je n’avais rien fait. Elle était consentante ! Même que j’avais encore la fleur au vent, et que ce n’était pas moi qui l’avais demandé. Moi, j’voulais juste toucher. C’était tout ce que je pouvais leur dire, d’ailleurs. Après, je ne me souvenais plus de rien. Sinon que j’avais encore mal, et une sacrée envie de pisser.
Le groupe bougea brusquement, comme secoué par un vent mauvais, et les uniformes laissèrent entrer dans le cercle un flic en civil. Non. Une fliquette en civil. D’où j’étais, allongé sur le pavé, je voyais surtout ses bas noirs et sa jupe grise. A ras des genoux. Impossible de voir si elle portait une culotte ! «Debout ! On a des choses à se dire. Et rangez-çà, on a vu mieux». Pas moyen de résister. Le ton était froid, sec, autoritaire. Presque autant que celui de ma troisième femme, que j’avais larguée l’année d’avant, au bout de cinq ans de mariage. Mais elle, elle n’était pas si jeune. C’était qu’une vieille peau de quarante-cinq ans dont j’étais content d’être débarrassé. Celle-là, elle avait à peine trente ans. Elle aurait pu être ma fille. Elle n’avait pas le droit de me parler comme çà. Merde ! Un peu de respect, quand même.
C’est quand ils m’ont relevé que j’ai compris que j’étais vraiment dans un sacré bordel. Derrière moi, il y avait un autre groupe de flics, moins nombreux. Dont un qui était à genoux à côté d’un corps. Celui de la fille. Dans ses vêtements déchirés, la jupe relevée en haut de ses jambes interminables, elle était toujours aussi belle, mais elle ne bougeait plus. Morte ? Assommée ? «Hé ! C’est pas moi qu’a fait çà. J’ai même rien fait d’ailleurs ! ». Trop tard. La porte du fourgon s’est refermée derrière moi. J’étais entouré de flics pas jobards, et je venais de mettre les pieds dans une drôle d’histoire.
Ca fait sept jours de çà. Depuis, j’ai été blanchi. Mais les vrais coupables courent toujours. Ils étaient deux, parait-il, et elle n’avait rien pu faire. Ils l’ont alpaguée, frappée à la tête, mais n’ont pas eu le temps de l’entraîner avec eux. Ses premiers cris, et les miens, avaient alertés les voisins, qui avaient appelé les flics. Qu’étaient arrivés presque aussitôt. Heureusement pour elle.
C’est con, mais l’enquête a prouvé que je lui ai presque sauvé la vie, à la mousmée. Même si le juge veut m’envoyer en tôle pour agression sexuelle. Complètement mytho ! Les mecs qui lui ont fait çà la suivaient aussi depuis le bistrot. Mais eux, ils se foutaient pas mal de savoir si elle avait une petite culotte, ou un soutif. Ils voulaient juste l’envoyer à l’hosto, ou l’attraper, on ne sait toujours pas pourquoi.
C’est comme çà que j’ai su qu’elle s’appelait Catrina, et pas Fatouma, qu’elle arrivait d’Amérique, et qu’elle avait été sélectionnée deux mois avant pour entrer dans une équipe sportive du coin, une Panthère, j’sais plus trop quoi. Mais ils ont quand même réussi à moitié leur coup. Vu ce qu’ils lui ont mis, surtout au visage, elle n’est pas prête d’aller à l’entraînement. Traumatisée, parait-il. Que des nazes, m’a dit Joséphine. Joséphine, c’est une des infirmières qui s’occupent de moi, une blackette, elle aussi. Elle, sous sa blouse, elle met des collants. J’ai vérifié.
Mon copain Pierrot est venu me voir avant-hier. Et c’est pour ça que vous êtes là. Pour écouter mon histoire, et l’écrire, avec mes mots à moi. J’ai hésité, puis j’ai bien voulu. Pour une fois que je peux être dans le journal. Et n’oubliez-pas de la photographier aussi. Nous deux ensemble, dans le même article. Peut-être qu’elle gardera l’article. Après-tout, je lui ai sauvé la vie. Et peut-être, même, qu’elle le découpera, et le rangera dans un tiroir. Avec ses petites culottes.

L’homme n’avait pas compris que c’était un article pour le web. Le Pigiste n’a pas insisté. Mais s’est empressé de demander où était soignée Catrina, pour l’interviewer aussi. Il savait, lui, qu’elle était une des nouvelles recrues du club de handball de la métropole orléanaise, un club encore bien coté au niveau national. Pas de chance. Le matin même, sans explication autre qu’un « au revoir » dit d’un ton fatigué, la jeune femme avait quitté la chambre de la clinique privée où elle avait été admise. L’infirmière n’avait rien pu dire. Son état le permettait. Ses blessures physiques, bien que spectaculaires, n’étaient pas très graves. Et, depuis, plus de nouvelles. Une étrangeté à peine relevée par la police, qui n’ouvrit qu’une enquête de routine, sans affecter de personnel particulier, malgré les récriminations des élus et responsables du club. Une grave erreur. Et une seule piste pour Le Pigiste, déterminé à mener l’enquête. Elle aurait demandé un taxi pour aller à la gare.

PAS-CHA (Intro) : Pour solde de tous contes

CHA1 : Sur les pavés, l’outrage !

A suivre : CHA3 : la mauvaise fable de la fontaine

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