CHA3 – La mauvaise fable de la fontaine

Le jour du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, l’aubergiste Achille Zapatta reçoit dans son établissement un étrange inconnu, aux révélations surprenantes. Après la disparition inexpliquée d’une jeune afro-américaine, en juillet 2018, à Orléans, un pigiste mène l’enquête.

« Le Camping du Grand lavoir ne blanchissait pas que le linge ! ».
Fier de son effet, le jeune homme à la dégaine improbable venait d’obtenir le silence autour de la table, où garçons et filles d’à peine 30 ans se partageaient à part égale la dizaine de chaises du fond de la salle. Tous étudiants, parfois depuis longtemps, à l’exception d’une nouvelle, une petite brune au regard sombre, ils avaient l’habitude de se retrouver le vendredi soir, dans un des resto du quartier ancien de la métropole régionale, pas toujours le même, loin de l’université décentrée, pour boire un verre, déguster parfois le plat du jour, pour parler de tout et de rien, et surtout écouter la star masculine du groupe, celui que tout le monde surnommait Le Pigiste. Un veinard. A côté de ses études de sociologie, ce féru de nouvelles technologies avait trouvé un petit boulot de collaborateur occasionnel pour un site web d’information régionale, et se prenait désormais pour un futur Prix Pulitzer.
– Ecoutez-moi, bande de pervers. Hier matin, à la réunion de rédac’, on m’a refilé un truc pas banal. Une enquête sur un camping chelou, en Sologne. Au sud de Blois. Pas question de traiter ce sujet là en utilisant le téléphone ou internet, qu’on m’a dit. Va sur le terrain. T’inquiètes-pas, on paye tes frais. Tu vas voir, c’est beau la Sologne
– Vouah ! Tintin au pays des pèquenots ! Génial.
– Marre-toi, le matheux. C’est du sérieux. Si ça se trouve, c’est en lien avec la mafia corse, et tout le toutim.
– Evidemment. Comme ta blackette qu’a disparu voilà deux mois, et dont tu n’as toujours pas de nouvelles. C’est peut-être les mêmes, d’ailleurs, s’esclaffa Stéphanie, la grande blonde aux yeux en amande et aux cheveux très court, éffilée comme un rasoir, autre star du groupe. Championne universitaire d’athlétisme, elle se préparait à devenir avocate, et n’avait pas sa langue dan sa poche. Fais gaffe où tu mets les pieds. Tu va peut-être te retrouver dans un étang. Y en a pas mal, par là.
Depuis 6 mois qu’il bossait pour le QuotiVal, Le Pigiste n’avait jamais connu d’échec dans ses enquêtes. Sauf pour la disparition de la handballeuse. Et il le vivait très mal.
– Et tu y vas quand ? Combien de temps ? Tu t’es trouvé un hôtel potable dans le secteur ? insista la nouvelle, d’un ton plus abrupt que curieux.
– Heu… Pas vraiment. Intégration totale dans le milieu, qu’il a dit, le chef. Il veut du « vécu », à l’ancienne. Alors, je vais chez l’habitant… Au Gîte de la Fontaine fleurie, dans sa famille.
– Je vois. Encore une astuce pour réduire les frais. Et si tu n’oublies pas de décrire le gîte, la facture sera réduite d’autant… Pas très déontologique.
– Ca va. On fait ce qu’on peut. Je vous raconterai la semaine prochaine. Je pars demain.
La soirée continua sur le même ton, mais sur des sujets plus vastes, qui ennuyaient profondément la brunette, invitée par Stéphanie. Elles s’étaient rencontrées à la salle de gym en début de semaine, semblaient déjà très proches, et repartirent ensemble. Ce qui fit sourire tous les autres. La future reine du barreau à l’allure féline n’était pas du genre timide.

L’affaire du Camping du Grand Lavoir n’était quand même pas banale, même si elle n’avait pas eu les honneurs de la grande presse jusqu’ici.
Un vrai nid d’embrouilles. Ouvert depuis plus de 30 ans, à proximité du parc du Château de Chambord et des autres châteaux réputés du Blésois, l’affaire familiale avait eu du mal à trouver des acheteurs quand les propriétaires avaient voulu prendre leur retraite.  Ne pouvant compter sur leurs enfants pour prendre la suite, ils avaient été contraints de passer par une agence spécialisée. L’aîné avait un poste d’avenir dans l’informatique et la cadette venait tout juste d’ouvrir son cabinet médical en région parisienne. Ce n’est qu’après plusieurs mois d’infructueuses recherches que s’était présenté l’oiseau rare, une société du sud de la France souhaitant étendre ses activités dans le nord en diversifiant ses sources de revenus. La transaction avait été conclue en décembre 2012, le terrain rouvrait, après travaux, en avril 2013…et fermait en mai 2017, après une intervention musclée de la police et de la justice, pour nombre d’infractions au code du travail, aux normes d’hygiène et de sécurité et, surtout, après la disparition des principaux actionnaires de la société exploitante !
– Beau boulot ! Et ce n’est pas le pire, apparemment…
Bien installé dans l’inter-cité qui l’emmenait à Blois, Le Pigiste ne put éviter de s’exclamer en parcourant le dossier. Le train était peu encombré en ce samedi matin, et il avait réussi à se trouver une place dans un compartiment presque vide, à l’exception d’une ado qui, oh miracle, n’abusait pas de son téléphone portable pour occuper son temps pendant le trajet. Il avait horreur de ça, contrairement à beaucoup de sa génération.
– Ah ! Là, je comprends mieux pourquoi je suis là… Petit cachottier…
Le deuxième volet de l’affaire, c’était la situation des anciens propriétaires du terrain. Pour accélérer la vente, ils avaient accepté de ne céder que le fonds de commerce, tout en restant possesseurs du site, terrain et équipements, qu’ils louaient à la société acheteuse. Signé sur la base d’un contrat reconductible tous les trois ans, l’accord avait toutefois eu un énorme défaut. Le loyer n’avait pas été réglé la dernière année, ce qui avait aussi précipité la fermeture administrative du camping.
– Jusque là, rien de très original, malheureusement. Des escroqueries comme cela, il y en a régulièrement… Mais, apparemment, il y a autre chose derrière…
Il n’en était qu’à la moitié du dossier, et abordait la partie apparemment la plus croustillante, quand le train entra en gare de Blois.
– Pas mal, en effet…
Le dossier aurait pu en rester là si un inspecteur de la brigade financière n’avait pas eu la bonne idée de s’intéresser d’un peu plus près à la personnalité des actionnaires de la société, et avait relevé un nom qui lui disait quelque chose. Une rapide consultation des archives de la dernière décennie au fichier central de la police, et un recoupement avec les données du ministère des finances, révélèrent facilement que l’individu en question, un notable lyonnais, avait déjà été impliqué dans plusieurs autres opérations frauduleuses de ce type en Auvergne et même en région Centre, près de Bourges. Et, à chaque fois, il y avait de sérieux doutes sur l’origine des fonds utilisés.
L’enquête prenait alors une autre dimension, qui dépassait largement la compréhension des créanciers locaux qui ne voulaient que récupérer leur argent, et se voyaient entraînés dans un marécage de procédures administratives dont ils se seraient bien passé. A commencer par les anciens propriétaires, reconvertis dans la gestion d’un gîte rural à quelques kilomètres de leur ancien camping, et qui n’étaient autres que les oncle et tante de l’épouse de son patron.

Jean-Paul et Monique Bardon étaient déjà là quand il sorti de la gare de Blois, ville royale par excellence, célèbre pour son château aux 4 époques, ancienne demeure de François 1er, tout comme aux beaucoup plus récents musées de l’objet et de la magie. Mais l’heure n’était pas à la visite touristique, et ses futurs hôtes ne tardèrent pas à le conduire au parking où ils avaient garé leur monospace. L’aventure commençait de l’autre côté de la Loire.

PAS-CHA (intro) : Pour solde de tous contes  –  CHA1 : Sur les pavés, l’outrage ! CHA2 : Histoire pour se mettre en train  –  A suivre : CHA4 : Un Léonard peut en cacher un autre.

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