PRELUDE : Réflexions à mots couverts

Il suffit souvent d’un mot, d’une phrase, d’un sourire, pour transformer une vie.

Un sourire accueillant et chaleureux, empressé. Mais c’est rare, trop rare. Et, seul dans la chambre, devant la glace, on doit se contenter du nôtre, pâle et peu convaincant. Rien de bien séduisant. Surtout quand on manque d’imagination, ou d’humour. Que l’on n’arrive pas à ouvrir ses lèvres. Pour esquisser un sourire, ou prononcer un mot, une phrase.
Le premier mot est toujours le plus important, sauf dans le dictionnaire. Le premier mot du premier chapitre, après le “a”, c’est « aa ». Un dédoublement primaire des plus éruptif, même pas interrogatif ou exclamatif. Juste pour annoncer tous ceux qui coulent ensuite.
Alors, choisir le second ? Abaca ? Rien à voir avec un salut ironique, ou une incantation magique proche d’un Abracadabra génial prononcé par une fée à la chevelure outrageusement rousse et aux avantages largement exposés. Abaca, ce n’est qu’une plante. Une plante exotique fournisseuse de matière textile. Un produit manufacturé, malaxé, trituré, transformé par la main de l’homme pour parer les unes et protéger les autres, pour cacher et redessiner. Une traîtresse, plus à même de travestir la vérité qu’à la révéler. L’Abaca n’est qu’un bananier des Philippines qui fournit le chanvre de Manille. Certes, le mot chanvre est séduisant, onirique, stupéfiant, mais il n’y a pas de quoi en faire un plat. Même à Manille, les tripots ne mangent pas de ce pain là. Et, quant à ceux qui aiment les bananes parce qu’il n’y a pas d’os dedans, mieux vaut les oublier. Ils feraient de piètres prédateurs.
Alors, quand un mot ne suffit pas, il faut engendrer une phrase. Une phrase qui se tienne, qui ait de l’élégance, de la race. Une phrase accueillante qui vous prend par la main, qui vous intrigue ou vous agace, mais qui ne vous laisse surtout pas indifférent. Le téméraire qui veut être ce père, le géniteur d’une œuvre livresque autant qu’unique, doit être un charmeur et un dompteur, un doux et un violent, un maître et un amant, un bâtisseur rompu à toutes les ficelles du métier, expert en astuces de tous genres.
La phrase qui ouvre un livre est comme une porte sur l’inconnu. Elle mérite des égards, du respect. Elle doit être fignolée, étudiée, pensée, pesée, cajolée, composée de mots soigneusement choisis, triés, domestiqués. Pour dresser un mot, pour l’exhiber, il faut avant tout le capturer, l’intimider, le rendre docile. Ce n’est pas rien. Un tel travail ne peut pas être l’œuvre d’un amateur. Ou, alors, d’un amateur chanceux.
Plongé au hasard dans un quelconque ouvrage, sans préparation, sans entraînement, l’amateur a tout autant de chance de s’en sortir qu’un explorateur parachuté sans vivre dans la jungle. Et même s’il s’en sort, il n’en reviendra pas indemne. Les mots sont souples, insaisissables, et peuvent égratigner. D’autres peuvent blesser, voire s’associer pour composer des phrases assassines.
Les mots ont une vie propre, et font tout pour la préserver. Souvent aux dépends de ceux qui les utilisent, au détriment de ceux qui les lisent.
Il suffit d’une phrase, ou d’un sourire, pour transformer une vie. Certes. Mais aussi pour l’anéantir. Une phrase glanée au hasard d’une conversation, volée dans un brouhaha indescriptible, assénée comme une rengaine, capturée par envie dans un livre désiré, peut tout bouleverser dans l’ordre serein d’une vie habilement construite, ou bêtement laissée à l’abandon. Et les plus traîtresses sont certainement celles qui commencent les discours, les livres, ces jungles de mots, de phrases et de verbes. Celles qui jouent les hôtesses d’accueil. Celles qui incitent à continuer, à découvrir la seconde, et toutes celles qui suivent.
La première phrase est une aguicheuse, une ensorceleuse. Une véritable héroïne de série noire. Elle est la plus terrible de la bande, et aussi la plus innocente. Elle doit vous en donner suffisamment pour vous inciter à suivre sa route, elle doit vous prendre par la main, vous couvrir de promesses et, pourtant, elle ne doit pas vous en donner de trop. Elle ne doit pas vous retenir. Si elle est trop bonne, elle se suffit à elle-même. Elle éclipse les autres. On ne retient qu’elle, on s’en délecte. On consomme, on y revient, on se saoule de ses mots, et on oublie le reste.
Si elle est mauvaise, mal fichue, terne, elle repousse ou indiffère, et l’on s’en va. On claque sur son nez la couverture du livre comme d’autres claquent leur porte au visage du marchand d’encyclopédies. Il n’entrera pas dans la maison, elle ne pénétrera pas votre esprit. Manqué. Et qu’importe si ce qu’elle avait à offrir méritait plus d’attention, ou de compréhension.
La première phrase n’est plus qu’une Cendrillon ignorée par les fées, une souillon condamnée à marcher dans le caniveau, interdite de trottoir, destinée à rejoindre les égouts de la pensée incomplète.
La première phrase a un rôle ingrat. Elle est celle qui incite, qui invite, mais jamais celle qui garde. C’est sur elle que repose toute la suite, tous les espoirs de son auteur. Et c’est quand elle est oubliée au profit des autres qu’elle a rempli son rôle. Elle peut être agressive ou enjôleuse, indécente ou innocente, insolente ou angoissante, titillante ou mystérieuse, mais jamais anodine. Son géniteur le sait. Car c’est aussi d’elle que dépend sa vie à lui. Beaucoup de premières phrases meurent avant d’exister, ne naissent que pour jouer les éphémères, sont bannies avant de s’épanouir.
La première phrase est forcément belle, impeccable, irréprochable. Elle ne peut être bancale, verbeuse, inconstante ou inconsistante.
La première phrase trouve sa raison d’être dans sa virginité. Une virginité tentatrice, provocante, et jamais déflorée. Une virginité de complaisance, annonciatrice de tous les plaisirs donnés par ses sœurs. Par celles, innombrables, qui la suivent sans rechigner, prête à satisfaire, beaucoup plus, les moindres caprices de leurs découvreurs.
La première phrase est une perverse, séductrice et réductrice. Elle ne se laisse pas manipuler. Elle se contente d’être. Grande ou petite, sèche ou généreuse, ronde ou revêche, elle est tout à la fois. La première phrase est affolante, intrigante, perfide et sibylline.
La première phrase n’a pas de nom. Mais ne peut-être anonyme. Elle est la première, même quand elle se résume à un seul mot. Même quand elle ne souffre aucun qualificatif, ou rejette tout verbiage.
La première phrase est incontournable. Pour séduire, elle peut être intelligente ou naïve, sensuelle ou raisonnable, raisonnée ou passionnée. Mais, en aucun cas, la première phrase ne peut être stérile. Quand elle joue bien son rôle, et la première phrase est naturellement joueuse, elle doit être source de vie, et ne jamais tarir. Ne jamais décevoir ceux qui l’approchent, et ne jamais éclipser celles qui la suivent.
La première phrase est une meurtrière. C’est elle qui tue le temps. Qui l’arrête pour ses beaux yeux, qui le dissimule aux regards du lecteur. La première phrase est tout un programme, et pourtant si simple à la fois. La première phrase porte en elle tout un poids d’amour et de haine, issu de sa conception. Souvent enfantée dans la douleur, voulue avec acharnement, elle n’apparaît qu’avec réticence, avec doute, et génère sans cesse les sous-entendus les plus sordides, ou les plus mirifiques.
Il suffit souvent d’une phrase, ou d’un sourire, pour transformer une vie.
Si je n’avais qu’un souhait, c’est que les textes que vous trouverez sur ce site provoquent chez vous nombre de sourires. Et tout autant de phrases…

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